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Développement personnel et dictature du bonheur

Last updated on 4 avril 2021

Abordons aujourd’hui un sujet qui est cher à tous… notre bonheur ! Baignés dans une culture centrée sur l’épanouissement de l’individu, nous souhaitons tous atteindre nos objectifs personnels, résoudre nos traumatismes, devenir une meilleure personne… Quel que soit l’angle sous lequel vous abordez le thème du bonheur, il y a des chances pour qu’il soit au cœur de vos choix de vie. 

Mais dans une société capitaliste et profondément individualiste, la façon dont on pense ce bonheur et comment l’atteindre n’est pas anodine. De nos jours, le développement personnel est un marché en pleine croissance qui génère des millions d’euros pour ses plus grands auteurs. Entre les livres qui s’étalent dans tous les rayons et des conférences ou stages payants toujours plus nombreux, il est presque impossible de n’avoir pas croisé au moins une fois dans sa vie les idées du « développement personnel ». Est-ce que ce succès est dû aux effets avérés de ces méthodes ou est-il le reflet d’une idéologie culturelle ?

Nous vous proposons ici une réflexion politique sur la place et le rôle du “développement personnel” aujourd’hui avec une sélection de propos croisés venants d’articles divers (accessibles par les liens dynamiques). Nous souhaitons vous proposer avant tout une réflexion critique sur une démarche qui comporte à la fois des cotés positifs mais aussi des risques d’égarements qui peuvent en fait éloigner le bien-être personnel et collectif.

1. Une rapide histoire du « développement personnel »

« L’esprit du self-help est la source du véritable développement de l’individu et, quand on le retrouve chez de nombreuses personnes, de la force et de la vigueur de la nation. L’aide qui vient du dehors conduit souvent à vous affaiblir, mais l’aide qui vient du dedans vous revigore immanquablement. »

Samuel Smiles, 1859

Qu’est ce que ce “développement personnel” ?

Un petit tour sur la page Wikipédia nous montre que ses origines sont multiples et remontent à la pensée humaniste de la Renaissance qui cherche à libérer l’individu et son potentiel. Une étape importante est la séparation des protestants de l’Église catholique dans un rejet de l’autorité ecclésiastique, affirmant que « seul compte la Bible ». De nombreux groupes émigrent aux États-Unis et apportent avec eux une culture du « perfectionnisme moral », où la religion chrétienne est pratiquée avant tout à l’échelle individuelle et associée aux valeurs du travail personnel, contribuant au développement de l’idéologie capitaliste. En effet, les histoires d’individus partis de rien qui se hissent au sommet du succès personnel par la force de leur volonté, et une hygiène de vie irréprochable, se retrouvent au cœur de la culture américaine puis occidentale. Cette culture se base sur ses origines morales et religieuses puis intègre peu à peu les découvertes scientifiques, en particulier celles de la psychanalyse et de la psychologie du 20e siècle. En particulier, la psychologie humaniste puis positive vont se pencher sur les mécanismes psychologiques qui rendent heureux, à l’inverse des autres courants qui eux se penchent plutôt sur les traumatismes, le mal-être et la souffrance psychologique. Nous avons donc ici une première origine du développement personnel: celle qui se base sur la volonté et l’effort personnel, le « succès » individuel, l’efficacité et une vie bien ordonnée.

Ce puritanisme américain avait un ton austère qui reflètait l’ambiance de l’époque, porté par l’ambition américaine de fonder par le travail une société libérale où tous pourraient s’épanouir. En parallèle, des courants de pensée comme le romantisme insistaient quant à eux sur « le travail sur les émotions, le ressenti, l’expression personnelle, l’épanouissement de soi, la promotion de nos richesses intérieures et sur l’importance de vivre en accord avec le monde. » (Nicolas Marquis, 2016). Cette ligne se concentre sur l’expression de son « vrai soi » et son potentiel inexploité, grâce à une exploration et une meilleure communication de son intériorité. On retrouve aussi l’idée que notre « vrai soi » est pollué par les influences sociales dont il faut se libérer. Loin de s’opposer au puritanisme, cette pensée expressionniste l’a en fait rejoint et de nombreux ponts se sont formés entre les deux, dessinant peu à peu l’idée que notre façon de penser influence fortement notre réalité…. Et notamment, que la richesse peut arriver par une pensée suffisamment « positive ». Ici, on rejoint la troisième origine du développement personnel !

En Occident, la “théosophie” du 19e siècle est à l’origine du courant New Age moderne, diffusant des messages transformés venant du bouddhisme ou des Védas indiens. Ce courant est repris par les hippies des années 60 qui sont le point de rencontre de cette culture américaine protestante mentionnée plus haut et des idées théosophiques, autour de « l’éveil individuel » et comment y parvenir. Bien qu’il y ait de nombreux courants dits New Age, tous s’accordent sur le fait que « l’avènement du Nouvel Âge n’est possible que si les consciences individuelles se transforment » . Cet aspect « mystique » est à l’origine de ce qu’on appelle la pensée magique/positive « où imagination et intuition permettent de déchiffrer les signes que la nature donne à voir ». Les deux citations ici viennent d’un rapport de la Miviludes en 2015 (p.46) qui analyse longuement la sociologie du mouvement New Age… On vous recommande, c’est passionnant !

Le développement personnel a donc une triple origine. D’un coté, il s’appuie sur les valeurs puritaines du travail et de la perfection morale. De l’autre, l’expressionnisme romantique encourage à l’exploration de ses émotions et à les communiquer d’une meilleure façon. Ces deux aspects qu’on appellera « efficace » et « romantique » se sont ensuite nourris de l’essor des sciences modernes et de la psychologie humaniste puis positive pour expliquer « scientifiquement » leur fonctionnement. Et finalement, cette vision de la réussite, par la volonté et le pouvoir de la pensée, s’est diffusée dans les terrains réceptifs du réseau New Age et les contre-cultures qui en sont nées. Et paf, ça a fait le développement personnel !

Si vous voulez allez plus loin sur la pensée positive, on vous recommande le podcast de Méta de Choc juste en dessous. Ensuite, regardons ce qui entoure le développement personnel aujourd’hui.

Si la pensée positive peut avoir un effet bénéfique, il est sans doute comparable à celui d’un verre de whisky. Il peut certes nous apaiser un temps, nous aider à traverser une difficulté, mais ne pourra en rien la résoudre. Et prendre un verre de whisky dès qu’on se sent mal, ou croire que ca va nous permettre de nous orienter dans la vie, c’est courir à la catastrophe.

Méta de Choc 1

2. Aide-toi toi-même

  « C’est toujours notre perception ou notre interprétation des faits qui cause notre souffrance et non ce que quelqu’un est ou fait. »

On tient là l’essence de la psychologie positive : le bonheur est à portée de main, puisqu’au-delà des circonstances, il ne dépend en réalité que de vous.

Annabelle Laurent citant Lise Bourbeau, Usbek&Rica

Bien qu’elles soient différentes sur de nombreux points, l’approche efficace et l’approche romantique partagent l’idée qu’il n’y a pas de situation où l’individu est impuissant et qu’il a toujours des clés pour changer sa réalité.

Voilà donc le grand secret et la grande mission dont se charge le DP : (re)donner à chacun de la marge de manœuvre sur sa vie ainsi que, bien évidemment, la responsabilité d’en faire usage (si tout le monde « peut », chacun « doit »).

À partir de là, c’est le feu d’artifice : certains invoqueront le pouvoir de la pensée positive, d’autres la nécessité de se mettre au diapason de son enfant intérieur ou de ses émotions pures, d’autres encore parleront des 90 % inutilisés de notre cerveau, de l’intérêt d’une attitude altruiste (!), de la révolution copernicienne rendue possible par le fait de se lever à 5 heures du matin, de pratiques de méditation en pleine conscience, etc. Et puis, si tout cela ne marche pas, il reste la possibilité de changer de regard sur la situation – ça ne mange pas de pain.

Nicolas Marquis (2017)

Sans remettre en question l’importance d’être responsable de sa vie, on peut se poser la question de ce qui permet cette « marge de manœuvre » en dehors des efforts personnels. En effet, aucun humain ou presque ne vivant seul, chacun d’entre nous faisons partie d’une société elle-même en interactions avec d’autres, et avec l’environnement. C’est toute l’organisation économique et politique de ces sociétés qui va définir qui aura une plus grande marge de manœuvre, et qui en aura moins.

Le profond individualisme qui infuse nos cultures modernes éclatées est la conséquence de l’afflux matériel toujours plus grand, offrant une liberté individuelle toujours plus grande elle aussi, au prix de quelques centaines d’esclaves énergétiques par habitant d’un pays industrialisé. D’autres vous diront que la croissance économique permet d’éliminer la « pauvreté » (spoil: pas vraiment) ou qu’elle est corrélée à la démocratie. Comme croissance économique veut dire « accroissement des flux de biens et de services », donc de matière et d’énergie, on est tous d’accord. C’est à dire que cette liberté est en fait permise par toute une suite d’accords économiques (Mercosur ca vous parle ?) et d’organisations politiques (oui, ces dictatures africaines là-bas), de contraintes sociales et d’impacts écologiques qui s’étendent sur la planète entière, depuis l’extraction de métal rare pour 2$ par jour jusqu’à votre colis Amazon livré par un coursier managé par une IA. L’éloignement des conséquences humaines et environnementales le long de ces chaines peut nous laisser finalement croire que cette liberté est une « chance » et qu’elle ne dépend que de nous. Qu’il ne tient qu’à nous d’être heureux.

Une société qui a fait du bonheur sa valeur cardinale façonne les individus de telle sorte qu’ils en viennent à se détourner du collectif, du soin aux autres, et de l’intérêt commun. L’appétence pour le bonheur s’est nourrie du terreau fertile de l’individualisme, ou de ce que le philosophe français Gilles Lipovetsky a appelé « la seconde révolution individualiste », processus général d’individualisation et de psychologisation qui a « permis de présenter sous l’angle de la psychologie et de la responsabilité individuelle les déficits structurels, les contradictions et les paradoxes propres à cette société ».

Ainsi, la société n’est plus remise en cause par l’individu qui ne cesse de se remettre en cause lui-même. « Ce n’est pas seulement que l’individu se détourne ainsi de toute préoccupation liée à la vie de la cité et au politique au profit de considérations purement narcissiques : dans la mesure où les individus se convainquent que leur destin est une simple affaire d’effort personnel et de résilience, c’est la construction collective même d’un changement sociopolitique qui se trouve hypothéquée ou du moins sérieusement limitée.

Annabelle Laurent, Usbek&Rica

La critique ici porte bien sur l’impact que peuvent avoir ces courants de “développement personnel” dans notre contexte social actuel. Chaque être humain doit bien sûr chercher, par ses actions individuels ou au sein de collectifs,comment tendre vers une responsabilité plus grande vis à vis de lui même. Et justement, toute la critique politique et sociale s’intéresse à ce qui rend ça “possible”. En effet, il est bien facile de prendre le temps de travailler sur soi et son bonheur quand on existe au cœur d’un système mondial de centralisation de l’énergie, des ressources, des terres, de l’eau, du travail humain et animal, et encore plus facile lorsqu’on fait partie des classes privilégiées de ce système. Penser qu’en étant dans ce centre, se concentrer sur son bonheur personnel soit suffisant pour contribuer au bien-être collectif peut être un leurre dangereux.

Enfin, si la société du bonheur glorifie l’intériorité et encourage chacun au repli sur soi, au retrait dans une « citadelle intérieure », elle crée une nouvelle espèce : les « happycondriaques ». Une armée de citoyens persuadés de n’être jamais assez heureux, « des consommateurs persuadés que la manière de vivre normale, et la plus fonctionnelle, consiste à scruter son moi, à se soucier en permanence de corriger ses défauts psychologiques pour toujours mieux se transformer et s’améliorer.

Annabelle Laurent, Usbek&Rica

On peut voir comment les contenus importés des religions orientales, et même occidentales, peuvent aller dans le sens de la dernière citation. C’est par le travail sur soi, la méditation, le yoga, l’alimentation et les choix de vie qu’on s’épanouit et que l’on règle ses problèmes. Bien entendu, cela y contribue ! Mais ce travail personnel ne doit pas empêcher d’identifier les souffrances infligées par la structure qui nous contient et qui peut être modifiée dans une certaine mesure. Au lieu de rassembler les souffrants dans une lutte pour changer la cause de leur souffrance, cette vision individualiste peut au contraire fragmenter les luttes en les plaçant sur le plan de l’accomplissement personnel et du degré d’effort fourni pour l’atteindre. Et quand tout le système financier s’articule pour rémunérer ça à travers la monétisation de tout, les followers, les réseaux sociaux, le marketing et la publicité, on voit comment peut se créer une économie du bonheur, qui, à l’image du néolibéralisme, nécessite une croissance exponentielle du bonheur. Avez-vous réellement besoin d’accroître votre bonheur de 3% par an ? Devez-vous réellement devenir meilleur de 3% par an, toute votre vie ? N’êtes-vous jamais « assez » ?

Comme beaucoup de sociologues, je fais une distinction entre le niveau individuel et le niveau collectif. Je comprends très bien qu’une personne qui a recours à un médicament qui lui fait du bien soit, quand elle entend une critique sociologique d’un tel médicament, révoltée. Elle a raison. Le développement personnel vous dit que votre souffrance vous appartient, à vous et pas à d’autres, et que c’est à vous de l’améliorer par votre travail sur vous-même. C’est ce que j’appelle la privatisation de la souffrance sociale.

Nous devenons responsables de notre destinée économique par le bon management de notre psyché, ce qui veut dire aussi que les destitués n’ont finalement à s’en prendre qu’à eux-mêmes, puisqu’il y a des instruments, des techniques, pour être toujours les vainqueurs, puisqu’il ne s’agit que de cela en fait. C’est une idéologie qui se représente le monde social en termes de victoires et de défaites, de winners et de losers, tout le darwinisme social [“la sélection des plus forts” que Darwin n’a jamais dit] est véhiculé dans cette pensée. L’ironie, bien sûr, c’est que cette idéologie contient la preuve de son mensonge : même si tout le monde était très doué et travaillait très dur, par définition, il ne peut y avoir que très peu de gens en haut de la pyramide.

Eva Illouz dans Usbek&Rica

Couverture du livre Happycratie

3. Développement personnel dans un bocal néolibéral

A la fin (…) les peuples doivent retourner à la division du travail dans une économie d’échange aussi sûrement que le fermier doit retourner à sa terre s’il veut récolter sa moisson. C’est l’ordre social qui doit être réformé

Lippman, The Good Society, 1937

Bien que le développement personnel nous paraisse “nouveau”, et bien qu’il est vrai qu’il se démocratise de plus en plus, il n’est finalement qu’un enfant désiré du “néo-libéralisme”. Le “néo-libéralisme” pour “nouveau libéralisme” est, malgré sa dénomination, pas si nouveau, pour ne pas dire vieux d’un siècle. C’est en effet au début du 20ème siècle, et en particulier à la suite de la crise du capitalisme dans les années 30, que cette nouvelle doctrine va prendre de l’ampleur afin de tenter de ranimer le libéralisme et son objectif premier (et bien foiré en 1930) : libérer l’énergie créatrice des individus et éviter la stagnation de groupes de dominants.

La lutte politique et philosophique fait rage entre libéraux de l’époque mais c’est finalement la pensée de Walter Lippman qui l’emportera, comme le décrit très bien Barbara Stiegler dans son livre “Il faut s’adapter”. La cause de l’échec du libéralisme classique pour Lippman réside dans la mauvaise compréhension des processus de l’évolution du vivant comme décrit par Darwin. En résumé, le vieux libéralisme a certes permis aux individus de se libérer via la “lutte pour la survie” au sein du marché mondialisé et la division du travail, mais il a gardé les règles (le droit) favorisant toujours les mêmes. Ce faisant, et contrairement à l’évolution du vivant qui n’a pas d’objectif, la fin était prévisible car prévue dans les règles du jeu économique.

Alors, “qui” doit penser les règles du jeu afin de permettre de libérer les individus et qu’advienne des nouveautés, des changements, bref, de l’évolution du vivant ? Tout le monde ? Tous les individus ? Non, certainement pas. Pour Lippman, l’individu “moyen” n’est pas capable de telles décisions, car face à la complexité de la société mondialisée il n’a pas les moyens intellectuels adéquats. Mais qui alors ? Lippman les appellent les “leaders” mais aujourd’hui on les appelle les “experts”. Mais dans ce beau monde néo-libéral, il est possible que l’individu moyen puisse devenir un expert et ainsi participer aux réformes des règles du jeu.

Pendant ce temps, l’individu moyen doit quant à lui concentrer ses choix sur une sphère étroite de son environnement immédiat : le travail, la consommation et la reproduction. Autrement dit, se concentrer sur son développement personnel et laisser la “politique” aux experts. Il est d’ailleurs courant d’entendre parler d’un désintérêt pour la politique tellement elle parait hors de portée ou inutile. Malgré cette dépolitisation de la majorité de la population, on pourrait quand même imaginer que ces “experts” changent radicalement la société pour notre plus grand bénéfice… Mais non ! Encore perdu, les “experts” n’ont que comme objectif de réformer l’ordre social afin de l’adapter à l’environnement naturel défini par le mode de production capitaliste mondialisé.


Ceux qui ne pratiquent pas cette économie nouvelle, les nations dites arriérés, deviendront la proie de celles qui la pratiquent : il faut qu’elles entrent dans l’économie nouvelle si elles doivent survivre

Lippman, The Good Society, 1937

4. Conclusion

La division du travail dans une économie mondialisée et selon le mode de production capitaliste impose de nous adapter à son environnement aussi sûrement que les autres espèces doivent s’adaptent aux leurs pour survivre. L’objectif commun est annoncé et celui qui ne veux pas “jouer le jeu” et qui résistes se fera rattraper par “la loi inexorable de la révolution industrielle”. Dans ce contexte, le développement personnel revient en fait à s’adapter et internaliser des contraintes et des souffrances qui ne viennent pas d’un quelconque manque de « travail sur soi » mais du contexte qui nous entoure, sur lequel nous prendre le pouvoir plutôt que de le laisser aux « experts » en tout genre. A trop placer les problèmes à l’intérieur de l’individu, il y a de grandes chances pour que cette démarche ne vous permette pas de travailler sur les causes réelles de vos problèmes si ils sont un tant soit peu profonds ou complexes. Cela créer le risque de s’enfermer dans une logique culpabilisatrice qui attribue tous nos problèmes au manque de travail sur soi ou de volonté, nous enfermant dans un cercle vicieux d’insatisfaction permanente qui peut finir par finalement éloigner toute possibilité de bonheur régulier !

[Les pratiques de développement personnel] sont, en effet, destinées à des personnes qui ne souffrent apparemment pas de troubles nécessitant une prise en charge médicale ou psychologique, mais qui recherchent un plus grand épanouissement et accomplissement de soi ou qui rencontrent des difficultés perçues comme ponctuelles et ciblées. Le « développement personnel » s’inscrit donc davantage dans une démarche de bien-être – ou de mieux-être – que dans une démarche de soin approfondie. Ces pratiques s’appuient sur l’idée d’une sous-exploitation du potentiel humain, qui englobe les capacités essentielles de l’individu. Sa démarche vise ainsi successivement, mais à court terme, à la connaissance, à l’affirmation et à l’accomplissement de soi.

Elise Requilé (2008)

L’idée ici n’est pas de rejeter entièrement toute démarche de développement personnel, bien entendu. Mais il est vital de garder en tête que notre liberté et capacité individuelle au bonheur est dépendante de la société dans laquelle nous vivons. Nous vivons dans une société du court-terme qui s’intéresse plus aux effets qu’aux causes. Le développement personnel peut s’inscrire dans cette logique si l’on ne reste pas attentif à bien cadrer son utilité et à ce qu’il ne prenne pas la place de solutions plus profondes. Il peut nous encourager au traitement et à une meilleure gestion des effets négatifs sans nous encourager à nous pencher sur les causes qui ont produit ces effets, et nos moyens d’actions sur ces causes. Finalement, on retrouve autour du développement personnel une énième traduction d’une problématique commune à tous les d’aspects de la société moderne, néolibéraliste et industrielle: celle de la dépossession de l’individu de sa capacité d’agir sur ce qui l’affecte et le détermine, en faveur d’institutions toujours plus hors de portée et accumulant toujours plus de pouvoir.

Le prestige grandissant de l’action individuelle en général et du travail sur soi en particulier témoigne aussi de la perte de crédit d’autres formes d’action sur le monde, au premier chef les voies classiques de l’action collective : politique, syndicale, etc. Le réinvestissement de l’action sur soi montre non pas un désintérêt pour la chose publique, mais bien la place grandissante de la croyance, liée à un sentiment d’impuissance collective, selon laquelle, si on veut efficacement changer les choses, c’est avec ses mains et son cerveau qu’il faut agir sur ce qui est à notre portée (donc au premier chef nous-mêmes) et, de préférence, en dehors du système.

Blâmer ce mouvement n’est pas plus utile à sa compréhension que s’en réjouir naïvement. Que le développement personnel aide certains à vivre, il n’y a nullement lieu d’en douter. Est-il un instrument d’adaptation au système ou un moyen de faire bouger les lignes ? Sans doute les deux à la fois, mais encore faut-il savoir de quelles lignes on parle. Le développement personnel est aussi un instrument qui porte une vision politique, même s’il s’en défend. À ce titre, et à moins que ses tenants ne se satisfassent d’être assimilés à de gentils distributeurs de pansements et de douces paroles en ces temps particulièrement durs, ce phénomène ne peut échapper à un examen, sans complaisance ni mépris, du monde dans lequel il veut inviter ses adeptes à vivre.

Nicolas Marquis (2017)

One Comment

  1. florence Riffaud florence Riffaud 11 avril 2021

    Merci pour tout ce travail !! Et bravo.

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