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Complotisme et fracture de la société

Last updated on 12 mars 2021

Synthèse de l’ouvrage de Marie Peltier – L’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée

Marie Peltier, historienne, chercheuse et enseignante à Bruxelles, mais aussi militante antifasciste, travaille depuis des années sur le sujet du complotisme. Son premier livre sur le sujet, “l’ère du complotisme, la maladie d’une société fracturée”, montre son approche toute particulière : bienveillante envers les victimes de cette idéologie répandue, rigoureuse dans son analyse historique du développement de ce paradigme(1), et positive et progressiste dans ses propositions de réconciliation de sociétés fracturées par la situation économique et civilisationnelle mondiale.
Nous allons voir comment elle parvient à expliquer l’essor du discours complotiste, mettre en évidence des causes historiques et sociales puis à identifier le danger derrière le succès de ces contre-discours se faisant opposition au discours dominant. Enfin, nous verrons qu’elle propose d’entendre le besoin de contre-discours et de produire collectivement une réponse réconciliatrice à celui-ci.

Irak et Afghanistan, des guerres fondatrices

Son ouvrage de 144 pages débute par le récit d’une suite d’événements historiques récents et par la description du fossé progressif qui s’installe entre des gouvernements et la population des pays concernés, mais aussi entre des catégories sociales de cette population. Le premier de ces événements est le 11 septembre 2001 et ce qu’il déclenche, le début de la guerre d’Afghanistan puis d’Irak , lancée par les Etats-Unis en représailles. Cet événement entraîne des discours du gouvernement de George W. Bush puis des gouvernements qui se solidarisent avec les Etats-Unis. Ces discours posent un cadre, une guerre quasi religieuse des pays “civilisés” contre des gouvernements et entités obscurantistes. C’est le début de la guerre contre “le terrorisme”, puis “l’Islamisme”, etc. Les discours en question divisent le monde en deux, les alliés du monde de la lumière et ceux de l’obscurité.
Au fil des années, on découvre que cette guerre sainte cache en vérité son lot d’horreurs, rappelant la guerre du Vietnam : mensonges quant aux raisons de la guerre , tortures et meurtres de prisonniers, intérêts économiques, etc.
Un scénario proche reproduit ce schéma avec l’opération militaire en Libye . Les deux histoires se terminent d’ailleurs par l’exécution des gouvernants autoritaires. Avec l’histoire Libyenne, une pierre s’ajoute à ce qui sera le printemps arabe, une suite de révoltes contre des gouvernements arabes par leurs peuples gouvernés de main de fer. Les années qui vont suivre seront aussi marquées par la régularité d’attaques terroristes en Occident . C’est enfin et surtout la continuité d’une politique de suspicion généralisée des populations musulmanes dans le monde Occidental. De nombreux fossés se creusent alors. Entre la population des pays occidentaux et leurs gouvernements, entre les citoyens musulmans et le reste des pays dans lesquels ils vivent, entre des gouvernements guerriers et en compétition pour la domination économique mais surtout idéologique mondiale : Les Etats-Unis et la Russie.

Les révolutions ignorées du complotisme

Que ce soient le 11 septembre, l’opération militaire en Libye, les attaques terroristes en occident, mais aussi toutes les révoltes populaires contre des dictateurs dans les pays du monde arabe, c’est véritablement le début d’une suspicion généralisée et automatique de complots gouvernementaux cachés. Une lecture de l’histoire, paradigmatique donc, qui met en lumière l’absence de récit populaire de l’histoire. En effet, les peuples se voient interdire symboliquement toute autonomie politique, comme le montre le traitement des événements du printemps arabe. On leur refuse par ces récits complotistes toute forme de volonté réelle. Celle-ci serait toujours manipulée par des forces qui les dépassent totalement. Ils ne seraient plus que les jouets des services secrets américains notamment. De cette absence de récit populaire et du sentiment de nombreux citoyens d’être de plus en plus acculés dans leur propre pays par la situation économique et sociale naît une culture complotiste puissante. La politique du gouvernement Russe profite aussi de cette situation, puisqu’il met en œuvre de grands moyens médiatiques basés sur le conspirationnisme pour justifier ses opérations militaires impérialistes ou attaquer la cohésion de ses adversaires politiques. L’extrême droite du monde entier tire enfin profit de cette situation à commencer par Renaud Camus, concepteur de la théorie du complot du Grand Remplacement, un pilier de l’islamophobie moderne. Mais aussi Alain Soral, idéologue antisémite utilisant les ficelles antisémites du complot, et son acolyte Dieudonné qui instrumentalise comme lui la situation des descendants de colonisés, en dressant en boucs émissaires de leur situation, les juifs. Enfin, comme aux origines du complotisme, les groupes dominants menacés par la situation sociale essaient de détourner la colère populaire vers des boucs-émissaires, des pays adversaires ou des groupes supposés être responsables de la situation. Par exemple, le gouvernement syrien (allié de Poutine) ou iranien (allié des gouvernements syriens et russes dans la répression de la révolution syrienne) utilisant énormément le conspirationnisme, notamment antisémite, pour conserver leur pouvoir.

Des origines du complotisme

Le complotisme a tout d’abord des racines contre-révolutionnaires, monarchistes et chrétiennes, en 1789. C’est l’apparition du propos type : Derrière les événements historiques en cours, un sens caché que seuls les initiés peuvent comprendre. Un groupe de gens qui fomentent ce qui se passe : les francs-maçons, les “illuminati”, etc.
Puis ce sont les juifs qui sont visés dans les siècles qui suivent par ces discours contre-révolutionnaires détournant la colère légitime des peuples vers des figures personnifiées, détruisant toute portée sociale potentielle et permettant l’accès au pouvoir de nouvelles figures d’autorité. De nombreux faux documents sont créés pour “révéler” l’existence d’un complot juif mondial pour la domination des peuples. Le plus connu de ces faux documents est le “protocole des sages de Sion”. Ces visions conspirationnistes de l’histoire vont même jusqu’à déplacer la culpabilité du génocide des juifs vers les juifs eux-mêmes, pour motiver la création d’Israël, ou vont même plus récemment jusqu’à accuser les juifs de “l’islamisation du monde” par “le grand remplacement” pour détruire l’occident.

Complotisme contre anticapitalisme

Les discours populistes tendent à simplifier le capitalisme à travers l’action de groupes précis : les banquiers (juifs ou non), la finance (juive ou non), les médias (juifs ou non), les milliardaires (juifs ou non) ou les patrons, autant d’acteurs utilisés dans des reformulations du même schéma et identifiées au capitalisme. Il est plus simple idéologiquement d’attribuer les malheurs du monde à des personnes qu’à l’organisation sociale elle-même, qui implique finalement toutes les parties dans la reproduction d’un ordre social, même les parties les plus dominées. Quand bien même ce sont bien les patrons qui ont le pouvoir sur leurs salariés, ou les banques sur la production monétaire, c’est en réalité l’organisation sociale qui oblige l’individu à se salarier et donner du pouvoir au patronat, c’est aussi l’organisation sociale obligeant à l’emprunt qui donne du pouvoir aux banquiers.
Sortir de ce paradigme implique une révolution au sens social de ce terme : c’est à dire que la simple éviction de personnes au pouvoir n’empêche aucunement la reproduction immédiate du même modèle si l’organisation elle-même n’est pas comprise en tant que telle, et si une alternative radicale ne vient pas libérer les individus du même rapport social. Pire encore, l’accès au pouvoir à des forces contre-révolutionnaires peut appuyer, dans une folie grandissante, à la barbarie ou au génocide.

L’instrumentalisation des souffrances des dominés

Marie Peltier développe dans son ouvrage la façon dont les idéologues complotistes et d’extrême droite ont instrumentalisé le clivage grandissant entre le discours public et les populations musulmanes, violentées symboliquement à travers le discours raciste justifié par la “liberté d’expression” ou l’injonction à “la laïcité”, en plus de l’être socialement à travers l’accès au travail et à la propriété, mais aussi physiquement, depuis l’État d’urgence notamment. Cette instrumentalisation par l’extrême droite a pour but de mettre en concurrence les musulmans et les juifs, accusés eux d’être “passés de l’autre côté du manche” ou de bénéficier d’un privilège à travers le discours public sur la Shoah. La “liberté d’expression” dévoyée a pourtant également permis aux négationnistes antisémites de prospérer. Le conspirationnisme, avec sa haine des figures cachées, finissant toujours par tout ramener aux juifs en passant par de nombreuses figures plus “tolérables” dans l’espace public tels que “les élites” ou “les sionistes”.
Il est important de souligner que l’extrême droite n’est pas la seule à bénéficier largement des discours complotistes. Le complotisme a également permis à de nombreux gourous et autres entrepreneurs de prospérer, que ce soit par les très nombreux clics sur les articles qui font le buzz sur les réseaux sociaux ou par la vente de “médecines alternatives” non reconnues. Alain Soral a d’ailleurs largement prospéré économiquement sur son discours politique, à travers des boutiques de survivalisme ou de compléments alimentaires et médecines alternatives. Des liens très surprenants se font même parfois entre des mondes qu’on croyait séparés, comme avec l’amitié entre Dieudonné et Thierry Casasnovas, gourou du traitement médical par la consommation de jus de fruits, qui s’est énormément enrichi de la vente d’extracteurs de jus et qui est responsable de plusieurs accidents de personnes s’étant totalement détourné de la médecine conventionnelle dans des situations médicales sévères.

Didier Raoult, idole d’une partie des dénonciateurs de “Big Pharma”, mettait en doute les rapports concernant l’usage d’armes chimiques par le régime fasciste syrien, dans un article du Point en 2013. Dans un autre article en 2017, il évoque sa vieille amitié avec Jacques Saadé (12e fortune française, d’origine syrienne), lui-même ami de Sarkozy avec qui il avait déjà rendu visite au “Boucher de Damas”, Bachaar Al Assad, pour conclure des accords commerciaux. Démonstration faite que même les “franc-tireurs” a priori vu comme des “alternatifs” ont parfois des intérêts bien particuliers à poser comme “l’opposition” et occupent finalement une place médiatique qui a tout à voir avec du pouvoir et surtout des intérêts très personnels.

Soigner les souffrances des dominés

Le livre de Marie Peltier se termine par un chapitre d’espoir, reconnaissant des besoins réels derrière le succès de la récupération complotiste (qu’elle soit d’origine commerciale ou politique, quand ce ne sont pas les deux à la fois). Elle appelle à la construction d’un contre discours sain, propice à la reconnaissance d’un terreau commun, d’un universalisme populaire. Elle appelle à ne pas exercer l’anti-complotisme comme une nouvelle forme d’oppression symbolique de personnes déjà violentées par le racisme ou la société de classes.
L’Etat français notamment échoue largement à cela. En effet, il met en œuvre de nombreux moyens contre le complotisme, tout en continuant en même temps à nourrir des logiques de fractures de la société : en étant l’incarnation du pouvoir dans une société inégalitaire et en s’arrogeant de fait la légitimité du discours sans aucune attention pour les souffrances dont on aurait pu attendre qu’il prenne la responsabilité. Il contribue à maintenir la croyance que le discours public est forcément malhonnête et mensonger, tandis que le contre-discours quelle que soit sa qualité obtient en retour une confiance aveugle.

Construire NOTRE récit

Une histoire qui ferait sens pour tous, en donnant une place réelle à la reconnaissance des violences passées, serait fédératrice. Cette histoire ne peut qu’être construite populairement, en parallèle à un projet de société émancipateur, mettant à l’honneur la coopération, l’égalité et l’altérité, au contraire d’un universalisme factice, hiérarchisant les cultures par exemple. L’universalisme peut-être soit le fruit d’une vision située du monde défendue comme supérieure, tentant de s’imposer au monde – ou au contraire la recherche d’une vision identifiant les bases d’un rapport universel aux conditions de vie sur Terre (par exemple, la lutte contre les rapports d’oppression) et dans l’accueil des différences culturelles comme une base de cette universalité. Ce projet ne peut pas être porté par des représentants politiques qui travestissent eux-mêmes les idéaux et tirent profit de leur place sociale. Et c’est un véritable défi de construire un projet de société populaire, une histoire populaire, un paradigme universaliste, quand la société est à ce point désintégrée par l’organisation sociale.
Car le capitalisme est bien une société de l’individu isolé. Qu’il survive en vendant son temps sur le marché du travail, ou en supportant l’isolement de l’exclusion du travail, l’individu citoyen n’est invité à exister que dans la marchandisation de lui-même, au service de la valeur économique ou de la performance sociale. Tout le contraire d’une société (é)co-construite démocratiquement et non assujettie à l’abstraction économique, où l’individu n’est pas seulement lui-même, mais aussi en partie les autres avec qui il se relie pour répondre aux défis posés par la vie.

1 : Un paradigme est — dans les sciences humaines et sociales – une représentation du monde, une manière de se le représenter.

François Cramazouk

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