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Et si la machine était le problème ?

Last updated on 15 mars 2021

Le récent documentaire « Hold-Up » se diffuse depuis peu en France, dans le sillage de son équivalent américain Plandemic sorti avant l’été. Ces deux documentaires, malgré leurs méthodes douteuses et l’accumulation de fausses informations autour de faits établis, relancent les débats autour des gestions de crises par nos Etats modernes. On retrouve la même confusion sur deux choses : la pandémie et son instrumentalisation politique.

Quels sont les propos principaux au centre de ces documentaires ? On y retrouve toujours des “révélations” autour des intentions plus ou moins définies des classes dirigeantes, qui iraient vers un objectif prévu de longue date. Pour y arriver, ces pouvoirs opèreraient selon un déroulement plus ou moins planifié et prémédité. Ce déroulement est expliqué aux spectateurs grâce aux différents éléments factuels de l’actualité, qui sont assemblés avec des opinions, des faits erronés et autres informations biaisées. En plus d’un refus du hasard et du chaos, nous verrons que prêter des intentions d’ordre aussi individuel à des sociétés est une confusion sur ce qui est à l’origine du comportement de ces sociétés.

Derrière toutes ces suppositions, c’est en réalité les problèmes de fond, culturels et politiques, qui s’effacent des discussions quotidiennes autour de ces sujets. Et c’est ainsi que les luttes et les résistances s’éparpillent, se divisent et s’individualisent.

Dérives sociales et politiques

La manipulation médiatique est une réalité qui se retrouve partout aujourd’hui. L’usage de la peur et de la force sont des outils politiques connus et largement utilisés. Les restrictions de libertés et les sociétés de contrôle sont une tendance globale actuellement. Les profits se concentrent toujours plus, les inégalités et les dégâts environnementaux aussi.

Ces tendances sont dénoncées par pleins d’acteurs de la société : militants, chercheurs, institutions et mêmes politiciens. Ce sont des faits et dynamiques reconnus et étudiés. Mais ce sont des phénomènes qui prennent plus de sens s’ils sont contextualisés socio-politiquement. Mettons-nous d’accord… Oui, des gens s’enrichissent à travers cette pandémie ! On peut penser à Amazon et d’autres grandes multinationales, ou comme Pfizer lors de la récente annonce de son vaccin.

Même si c’est à une autre échelle, on retrouve les mêmes conflits d’intérêts du côté des documentaires précédemment cités. Nombre de leurs intervenants sont à leur compte et dépendent d’une notoriété pour vivre, contrairement à des chercheurs, salariés publics pour la plupart anonymes. Le coup marketing est plutôt réussi du côté de la boîte de production d’Hold-up.

Plus que l’appât du gain, ce sont les méthodes employées qui desservent l’intérêt collectif. La mise en scène mélodramatique ou la personnalisation des problèmes dans un petit nombre d’acteurs ne font que propager les formes de manipulation médiatique pourtant critiquées.

La façon dont les différents États gèrent cette crise, avec violence, contrôles et contraintes, est finalement celle qu’ils appliquent depuis toujours. A ce sujet, on peut observer comment la centralisation du pouvoir, à travers l’essor de l’industrialisation, a toujours été accompagnée de résistances et de luttes, et donc de nouvelles méthodes étatiques pour absorber et effacer ces résistances. Le documentaire de Tancrède Ramonet sur l’histoire de l’anarchisme en est peut-être une des meilleurs illustrations.

Tancrède Ramonet, “Ni Dieu ni maîtres, une histoire de l’anarchisme – partie 1”-

Plus récemment, on peut voir que toutes les dernières crises ont permis de justifier l’accélération de la logique qui gouverne la politique mondiale : plus de contrôle, plus d’industrialisation, plus de gestion technologique du monde. C’était présent bien avant la Covid-19 et cela ne fait que de se poursuivre et s’intensifier. Il est important de comprendre que ce qu’on peut prendre comme « preuves » d’une planification ou d’une préméditation de la part du pouvoir sont en fait les symptômes et conséquences d’une façon de s’organiser socialement. Petit tour de ce qu’est l’organisation sociale avec un des plus grands penseurs de notre époque, Edgar Morin.

L’Etat est un appareil central

Selon Edgar Morin dans “La Méthode”, paru en 1972, les Etats centralisés peuvent être décrits comme des méga-machines, faites d’individus qui se sont lentement organisés autour de pratiques culturelles. Selon lui, on peut décrire comme machine tout ce qui fait preuve de production: les étoiles, les énergies motrices comme le vent, les organismes vivants, les sociétés qu’ils forment ou encore les machines artificielles produites par les sociétés humaines (ordinateurs, moteurs, etc.).Ces sociétés ont une certaine structure, une organisation qu’on appelle aussi métabolisme social
On peut comparer cela à l’organisation physique d’un organisme, son corps. C’est l’assemblage d’organes (les parties) qui permet de former l’organisme (le tout), ce qui lui permet d’agir selon un éventail d’actions possibles.

Revenons à nos sociétés. En fonction de leur organisation et de ce métabolisme, elles acquièrent des comportements, des aptitudes et des compétences spécifiques, qui changent en fonction de la société qu’on observe. On pourra comparer à titre de métaphore les organes d’un corps humain aux différents corps sociaux (dirigeants, ouvriers, ingénieurs, etc..) et institutions d’une société (justice, police, administration, etc..).

Lorsqu’une des parties du tout gagne en importance et développe de nouvelles compétences, elle va pouvoir en faire bénéficier en retour le tout et les autres parties. Mais elle va en même temps asservir les autres parties et l’ensemble de l’organisme à ses fins propres. On peut faire le parallèle avec le cerveau, qui en se développant chez les animaux leur apporte de nouvelles capacités, autant à l’échelle d’un individu qu’à l’échelle du groupe par les capacités d’organisation dynamiques qu’il apporte. L’apparition d’un appareil nerveux central est une étape majeure de l’évolution biologique. Il faut toutefois garder en tête que le cerveau est dépendant du corps qui le contient: il n’est pas séparé et a besoin du corps autant que le corps a besoin de lui. On peut aussi se rappeler qu’il n’y a pas que le cerveau comme appareil de contrôle dans un organisme: les appareils reproducteur et digestif influencent aussi grandement nos actions !

La centralisation, dans le cadre de nos Etats, est le principal processus permettant le développement industriel, qui en retour renforce les compétences de l’Etat, comme l’optimisation ou la planification. Comme dit plus haut, les multiples bénéfices qui découlent de cette organisation sociale sont inévitablement accompagnés d’asservissements. Les membres d’une société organisée gagnent d’un côté plus de libertés individuelles, ou de sécurité, tout en devant accepter plus de contrôles. Dans notre société étatique, l’appareil administratif impose à toute la société des règles uniformisées et mécaniques.

Nous l’avons vu, un appareil central à tendance à asservir le tout à ses propres fins. C’est aussi en asservissant ses membres qu’une société parvient à asservir plus efficacement son environnement, pour ses propres bénéfices mais aussi ceux de ses membres. Plus ce processus de centralisation s’exacerbe, plus l’appareil central va concentrer des ressources et des compétences au centre qui sont prises sur celles des parties et de l’environnement. Cette analyse en « centre/périphéries », avec des flux de matières, d’énergie et d’information qui se concentrent, permet d’expliquer comment cette organisation sociale nécessite des inégalités. Elle ne peut pas s’en passer… Il faut une différence entre les périphéries et le centre pour que les flux puissent s’écouler et s’accumuler, un « dénivelé » ! Le capitalisme et l’industrialisation sont incapables de fonctionner sans inégalités, autant à l’intérieur d’une société mais aussi avec l’extérieur. En effet, on peut observer que plus les sociétés modernes sont devenues égalitaires en leur sein, plus elles ont créés d’inégalités avec de nouvelles périphéries: colonisation, globalisation, externalisation des pollutions et de la production, appropriation financière.

A ce sujet, la théorie de l’échange écologique inégal permet de chiffrer ces flux à différentes échelles et comprendre leurs orientations. Un bref résumé d’une publication de Jason Hickel à ce sujet a été faite.
Il y’a aussi un long article dans la revue scientifique Vertigo qui explore en profondeur l’histoire, le cadre et les implications de cette théorie, jusqu’à aujourd’hui et ce qui est nommé « la dette écologique« .

Sociétés industrielles, environnement et pandémies.

Après avoir vu comment nos sociétés asservissent inévitablement ses membres pour exister, on voit apparaître le lien entre l’organisation de ces sociétés centralisées et industrielles avec l’asservissement de l’environnement… Ce qui est la principale cause d’émergence pandémiques !

La crise actuelle est le fruit d’un rapport particulier, utilitariste, à ce qui nous entoure. Ce genre de rapport résulte d’une organisation sociale précise, qui à la fois nous émancipe et nous asservit.

Nous trouvons tous des bénéfices personnels dans notre société actuelle: voyages, loisirs, culture, confort, sécurité, épanouissement ou libertés. Il est essentiel aujourd’hui de comprendre le prix de ces bénéfices et comment ils sont à la source de la crise actuelle.

La Covid-19 n’est pas le premier virus de ce type qui se répand et d’autres virus sont sortis de laboratoires par le passé. L’origine animale de la Covid-19 est certaine, mais il n’est pas encore écarté qu’il ait pu être manipulé dans un de ces laboratoire. Ces manipulations sont faites en général pour étudier et comprendre les virus pour ensuite mieux pouvoir s’en protéger. Cet article publié sur le site du CNRS explore en détail les différentes hypothèses sur l’origine du virus actuel.

Yaroslav Pigenet, « La question de l’origine du SARS-CoV-2 se pose sérieusement »

Bien qu’il permette de mieux comprendre ce type de recherches, on peut aussi lire en filigrane dans cet article que notre société cherche avant tout des réponses dans le traitement des symptômes, notamment par la technologie et la recherche, plutôt que de s’intéresser aux causes.
Pourtant, nous savons aujourd’hui la source de ces pandémies: le rapport à nos environnements. Une grandes majorité d’entre elles proviennent de populations d’animaux domestiques ou sauvages qui ont été impactés par notre société et son organisation.
Un article du Monde Diplomatique fait le point sur ces pandémies et leurs origines écologiques.

“En dépit des articles qui, photographies à l’appui, désignent la faune sauvage comme le point de départ d’épidémies dévastatrices, il est faux de croire que ces animaux sont particulièrement infestés d’agents pathogènes mortels prêts à nous contaminer. En réalité, la plus grande partie de leurs microbes vivent en eux sans leur faire aucun mal. Le problème est ailleurs : avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter.

Sonia Shah 2020, “Contre les pandémies, l’écologie

Le plus grand groupe scientifique travaillant autour de la biodiversité et des écosystèmes, l’IPBES, a récemment publié un rapport spécial sur la relation entre les pandémies et le reste des crises planétaires. Tout comme le GIEC pour le climat, cet organisme fait la synthèse de tous les travaux scientifiques sur le sujet à travers le monde, sans être celui qui produit les recherches… C’est plutôt un état des lieux de nos connaissances en la matière. Une particularité de l’IPBES est de reconnaître l’importance essentielle des savoirs indigènes et traditionnels pour changer notre rapport au monde. Cette courte vidéo en anglais résume leur travail :

IPBES Pandemics Report – What causes pandemics like COVID19 ?

Pour plus de détail sur ce rapport, le communiqué de presse en français est disponible ici et le résumé pour les politiques, en anglais et bien mieux présenté, accessible ici.
La principale différence entre un complot et une situation politique se trouve dans la possibilité d’agir sur cette dernière, alors qu’un complot est hors de portée d’action et de toute façon orchestré malgré nous, quoiqu’on y fasse. L’éclairage politique et culturel permet de relier la crise pandémique aux deux autres crises majeures actuelles : l’effondrement de la biodiversité et le changement climatique.

L’enjeu principal est de faire comprendre les liens entre les causes racines de ces problématiques et d’exiger une réponse politique cohérente et rationnelle. La gestion autoritaire des crises est déplorable, mais comme nous l’avons vu, peu surprenantes si l’on comprend comment nos sociétés sont organisées. Sur le court terme, il y a peu d’autres façons pour les Etats et les citoyens que de réagir avec ce qui est existant. Bien entendu, cela n’enlève en rien la responsabilité des acteurs politiques et de leurs choix.

En revanche, il sera plus efficace de se concentrer sur les changements de fonds, pour que ce genre de crises ne se reproduisent plus. Ces changements seront atteints en partie à travers nos actions individuelles, mais principalement grâce à des engagements politiques, sur le plan collectif, et une critique lucide de nos responsabilités. C’est ici où une analyse complotiste peut saper l’efficacité de l’action et contribuer à la division. En reconnaissant les moulins qui nous font face, nous pouvons éviter des combats inutiles et dépassés pour se concentrer sur les enjeux essentiels de notre époque.

Jérémie Tranchant.

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